Vous trouverez ici des témoignages de femmes qui ont subi des violences conjugales et des témoignages d'hommes qui ont eu recours à la violence dans leur couple.
Mon histoire est longue, ma vie est devenue un enfer. Je suis tellement seule, isolée et confuse, je suis tombée dans un grand trou noir. Tous mes sentiments sont si mélangés que je ne suis plus capable de les séparer. Je suis emprisonnée dans une spirale de peur, cette peur qui m'a paralysée et m'a rendue totalement aveugle et passive.
Tout désir en moi a disparu ! Je m'accroche à n'importe quel mot ou geste gentil de lui en me disant, qu'il m'aime quand même, ce n'est pas si grave, c'est juste un passage, c'est de ma faute, je dois l'aimer encore plus, essayer encore mieux de comprendre ses besoins, etc. Je ne vois pas le danger dans lequel je me trouve réellement ni le besoin de me protéger correctement, parce que je suis déjà morte sur le plan sentimental, que j'ai quelque part accepté de ne plus exister. Je ne vois pas de sortie de ce trou noir.
Moi, je n'existe plus, je ne vis plus, je survis seulement. Petit à petit, je suis devenue une morte vivante. Je mets toute mon énergie à essayer de continuer à fonctionner, comme une sorte de robot, bien programmé, sans émotion. Je mets toute mon énergie à garder la plus grande distance avec mes sentiments ainsi qu'avec les autres personnes à l'extérieur. J'ai tellement honte, je suis devenue spécialiste à tout cacher, à garder tout secret, à ne pas me confronter avec la réalité de ma situation qui n'est plus acceptable. Je suis devenue experte à excuser le comportement de l'autre. Je suis devenue experte à me culpabiliser et à prendre sur moi la responsabilité du comportement de l'autre. Tout est à cause de moi !
Je suis devenue une championne d'échecs à penser en avance, comment tout faire au mieux pour lui, comment ne pas l'irriter, comment éviter une explosion ou une confrontation. Mon cerveau est si préoccupé par ces questions, 24 heures sur 24, jour et nuit, que je ne me pose plus la question de pourquoi ma vie est devenue un enfer ! J'ai totalement oublié de me dire " Ce n'est pas normal, je ne dois pas accepter d'être traitée comme ça !" J'ai oublié de dire simplement : "Stop - Non - Arrête!!!"
Qui peut me comprendre quand je n'arrive pas me comprendre moi-même? Qui va m'écouter, sans me juger ou me culpabiliser?
Ma première libération sera d'oser parler avec quelqu'un pour prendre et créer une distance, mais avec qui?
Ma deuxième libération sera de partir, de me mettre en sécurité, mais pour aller où?
Ma troisième libération, de me donner du temps pour réfléchir en tranquillité, mais comment?
Pour moi, c'est un médecin qui m'a "forcée" à prendre contact avec Solidarité Femmes. Je dis "forcée" parce que ma résistance était trop forte. Je minimisais tellement ma situation, je ne voulais pas me confronter avec ma réalité.
Quand j'ai commencé à parler, je me suis excusée de prendre le temps de quelqu'un d'autre, d'avoir besoin d'être écoutée. J'étais convaincue que je ne méritais pas ça, qu'il y avait d'autres histoires beaucoup plus graves que la mienne.
Dès que j'ai commencé à parler, ce fut comme une avalanche, comme une personne qui a eu trop longtemps soif. Je n'arrivais plus à réfréner mon désir de parler et d'ouvrir mes secrets. C'est fou ce sentiment de se vider de choses si bien cachées trop longtemps.
En parlant et en m'écoutant moi-même, j'ai compris que le danger était bien réel. "Je dois me mettre en sécurité, je dois partir !" C'est fou ce sentiment de se préparer matériellement et mentalement pour partir ! Une fois partie, ce fut le grand " vide", il a fallu un courage immense pour ne pas retourner. J'ai dû m'habituer au silence, à la paix, à la tranquillité. C'est fou ce sentiment de se retrouver en tranquillité !
Pour moi, c'était clair, seule, je n'y arriverais pas, j'avais besoin de l'aide de professionnels ! Ça m'a pris beaucoup de temps pour accepter d'être aidée, d'oser entrer dans un foyer et laisser mon mari derrière moi, seul à la maison. J'ai souffert et j'ai pleuré longtemps, mais en même temps, ça m'a donné confiance en moi !
Dans le foyer, j'ai rencontré d'autres femmes de tous âges, statuts et nationalités qui étaient venues à cause de la violence de leur conjoint, comme moi. D'abord, ça m'a choquée mais ça m'a aussi donné du réconfort de savoir que je n'étais pas la seule ! Très vite, je me suis sentie chez moi au foyer et j'ai réalisé combien je ne me sentais plus chez moi dans ma propre maison...
Mais c'est spécialement les "groupes de soutien et de partage" qui étaient importants pour moi. Toutes ensemble, nous nous réunissions pour échanger nos sentiments, nos soucis et nos réactions, pour réfléchir à nos démarches et procédures en prenant en compte nos émotions. Le groupe nous aidait à nous comprendre et à nous respecter les unes les autres, à réaliser nos progrès, à accepter nos chemins respectifs, à réfléchir et prendre les bonnes décisions pour nous-mêmes, à vivre ensemble librement et en paix dans une période très difficile, sans être jugées ni avoir besoin de nous justifier. C'était un privilège de se retrouver chaque semaine pour ce moment précieux et j'ai énormément apprécié.
Ces différents soutiens se révélaient si nécessaires pour me faire comprendre que c'est moi qui porte la responsabilité de ma propre vie ! C'est moi qui dois sortir du rôle de victime ainsi que du cercle de violence et de peur, c'est moi qui dois choisir la vie et pas seulement la survie.
A un certain moment, j'avais compris cela théoriquement, c'était devenu parfaitement clair, mais en même temps, physiquement, je restais complètement bloquée, prise par mes émotions. Ces différentes parties de moi-même n'étaient pas du tout intégrées, ni reliées ! Je ne m'autorisais pas à sentir mes sentiments dans mon propre corps.
J'avais véritablement peur de libérer une force inconnue, j'avais peur de ne pas pouvoir la contrôler. C'était si dur pour mon corps de se confronter à la tristesse, la souffrance, la solitude, la colère, la confiance ou même la joie. L'exercice était douloureux physiquement, comme si c'était nécessaire d'atteindre chaque cellule en moi pour la remettre en vie.
De me concentrer sur mon corps était nouveau, j'avais oublié cette partie de moi-même. A nouveau ma résistance était si profonde d'habiter mon corps après toutes le violences subies, après tout ce qu'il avait enduré ! En même temps, il y avait pourtant ce fort désir d'écouter et même d'aimer mon corps, de ressentir la vie en moi et de la protéger comme un nouveau-né, très vulnérable, mais bien présente et qui souhaitait s'épanouir.
Pendant tout le temps de l'hébergement au foyer, je vivais comme dans un cocon, à l'abri des dangers. Mais l'idée de me séparer de mon mari juridiquement et de tout perdre, sur tous les plans, y compris matériellement, de laisser tout derrière moi, était terrible, c'était presque comme mourir. Et puis j'ai accepté, j'ai pris ce risque de tout perdre et cette acceptation a entraîné une profonde transformation.
Dorénavant, c'est moi qui suis au centre de ma vie, ce n'est plus lui ! Il a repris sa place et sa taille normales, dans ma périphérie. Je suis responsable de moi-même, je veux sentir mes émotions, je veux me mettre debout et en mouvement, je veux côtoyer des personnes normales et saines, oui, finalement, je veux simplement VIVRE !!!
La vie me semble tout à coup si SIMPLE, ça me fait rire et pleurer en même temps, c'est nouveau et si pur, il y a toutes les couleurs et odeurs, tout a sa place sans effort et sans force, c'est la PAIX et l'HARMONIE enfin goûtées !!!
C'est une expérience incroyable et je suis émue par tant de beauté, de simplicité et de liberté. Jamais je n'aurais imaginé que j'arriverais à tout ça. Ce retournement qui s'est produit au moment où j'étais prête à vraiment tout perdre, c'est comme un miracle, comme une force de vie qui a jailli en moi et qui embrasse tout mon être !
Témoignage écrit en 1998 par Elisabeth (prénom fictif), femme soutenue par Solidarité Femmes Genève
Cela fait plus d'un an maintenant. Une année que j'ai quitté l'enfer. Une année à surmonter chaque obstacle l'un après l'autre, à panser mes blessures et celles de mon fils, un an à écrire aussi, comme pour sortir de mon corps tout le poison accumulé, et pour extraire ne serait-ce qu'une femme de sa prison. (…)
Comme toutes les victimes, j'ai souhaité être atteinte d'une amnésie subite, j'ai envisagé de déménager très loin, pour oublier, pour ne plus croiser les gens qui font partie du tableau de ce passé honni, pour ne plus emprunter les routes sur lesquelles j'ai marché en pleurant en pleine nuit, pour avoir devant moi un espace vierge, un horizon que je puisse fixer parce que j'aurais enfin le regard droit et la tête moins courbée par le poids de la honte. Et puis je me suis dit que la fuite était un découragement, un renoncement. Mon paysage est celui d'ici, et changer de décor n'effacera pas l'arrière plan.
Bien sûr, quand une femme traverse la guerre conjugale, sa mémoire est salie à jamais, son corps reste douloureux, et son regard se perd souvent dans le vague. Mais lorsque l'onde de choc s'éloigne, quand elle ouvre à nouveau ses poings fermés, elle se rend compte qu'elle tient une rage de vivre plus puissante que jamais. Alors qu'elle était à terre, complètement recroquevillé, elle redresse légèrement la tête, regarde alentour, et constate avec stupeur que le soleil s'est levé quand même. Elle ose se mettre debout en dépliant ses membres engourdis, et avance d'un pas mal assuré. Elle est un enfant pâle qui apprend à marcher. Il lui faut du temps, et de la patience.
J'ai franchi une à une les étapes qui m'ont permis de m'évader de ma prison intérieure. Je me sens encore chancelante, comme convalescente, mais j'ai enfin retrouvé le désir de penser à l'avenir et de bâtir des projets. Pas n'importe lesquels; des projets qui donnent un sens à ma vie, qui correspondent à mes aspirations profondes, qui ne me détournent plus de ce que je suis vraiment.
Je compte aussi sur l'œuvre bienfaisante du temps pour m'aider à apprivoiser chaque journée qui paraît. J'ai encore beaucoup de chemin à parcourir, mais qu'importe, j'ai remporté ma plus éclatante victoire, celle de ne plus avoir peur. Je ne suis plus du tout effrayée par mon ex-conjoint, et du coup il a perdu tout pouvoir sur moi. Parfois même, je ressens de la compassion, non pour ce qu'il représente, mais pour sa souffrance.
Vous parviendrez toutes à cette libération, et vous vous demanderez alors comment vous avez pu avoir peur aussi longtemps. Vous éprouverez ce sentiment euphorisant que doivent ressentir les détenus quand ils sortent après des années d'enfermement : celui de la liberté pleinement mesurée, dans son caractère rare et inattendu à écouter les oiseaux chanter, à entendre le silence, à sentir le soleil chauffer votre peau, à regarder les abeilles butiner, autant de plaisirs infimes que l'on ne goûte plus lorsque l'angoisse écrase sous son pas chaque instant qui naît, et que l'on ne goûte sans doute pas assez lorsque l'on ignore qu'ils peuvent disparaître sous le joug d'un tortionnaire.
Oui, désormais la vie aura plus de saveur, plus de rondeur et plus d'intensité. (…)
Je suis optimiste, et j'ai foi en l'avenir. Je pense qu'après le temps de la reconstruction viendra celui où j'irai de nouveau au dehors pour vivre l'aventure de la vie, de ma vie, et je suis sûre que dans ce périple que j'imagine passionnant, je serai accompagnée, non par un prince charmant, mais par un compagnon de route qui saura observer l'inclinaison de mes pensées, et me montrera l'orientation des siennes pour qu'ensemble nous voyagions sur des terres fertiles. Je ne chercherai plus la passion, la brûlure, les grands élans, les déchirures et les retrouvailles, l'histoire impossible, l'homme inaccessible, non, je chercherai des instants de complicité, d'échanges, une rencontre de sensibilités, un regard attentif, une volonté commune de construire des possibles, une main qui enlace une autre main avec douceur et respect, un souffle délicat et frais qui passera sur ma mémoire ensablée, un homme qui saura aimer et être aimé sans douleur, sans terreur, sans violence.
Zebrinska N., La guerre secrète, vaincre la violence conjugale, L'Harmattan, 2003, Paris
Françoise vient nous voir pour la sixième, peut-être la septième fois. (…) Son mari ne la frappe jamais, mais, nous dit-elle, il ne cesse de la critiquer, de la faire douter d'elle et, ce qui est pire, de l'humilier devant sa famille et leurs amis : elle serait laide, sa cuisine serait mauvaise, à cause d'elle, les enfants seraient mal élevés. (…) Elle a connu récemment une brève hospitalisation pour dépression; elle prend des calmants, des somnifères depuis un certain temps. Va-t-elle partir un jour ? Nous ne présageons de rien. Nous lui disons quelle aide nous pouvons lui apporter et ne marquons pas d'irritation de ce qu'elle s'essaie à partir, puis hésite, doute, et tarde encore. Pourtant, l'entendre décrire cette longue agonie de son couple est pénible : "On ne se parle jamais, on ne dort plus ensemble, souvent il ne rentre pas la nuit, il refuse de manger ce que je cuisine, je pars tous les week-ends chez mes parents pour ne pas le voir, et tout ça me mine de plus en plus (…). Je voudrais quitter mon mari mais je n'y arrive pas, je ne suis pas prête; il faut que j'attende encore. " (…) Ainsi, plus de trois ans après sa première démarche auprès de nous, après de nombreuses discussions avec son mari, son entourage et nous-mêmes, après une hospitalisation pour dépression, Françoise a réussi à rassembler tout son courage, à quitter sa maison, la vie malheureuse mais familière, et à se lancer dans une entreprise qui lui fait peur, mais dont elle se dit qu'elle ne lui réserve rien de plus triste que ce qu'elle connaît déjà.
Bin-Heng M., Cherbit F., Lombardi E., Traiter la violence conjugale, parcours pour une alternative, L'Harmattan, 1996
Je pensais que c'était plus ou moins normal de crier, de se bousculer un peu. Je rentrais généralement de mauvaise humeur. Quand je rentrais, tout me dérangeait: le dîner, la nappe. Je cherchais des défauts. Elle a commencé à sortir de la maison. Alors je contrôlais ses allées et venues, où elle allait et pourquoi. Je contrôlais ses dépenses avec les factures. Je la frappais sur la tête et dans le dos, où ça ne se voit pas. Elle a été hospitalisée, plusieurs fois, pour des fractures. La dernière, plus de 10 jours. Elle a failli perdre un œil. Après l'avoir battue, je m'en voulais, vraiment. Mais je recommençais. Je croyais que c'était la seule manière de la rendre docile. En fait, elle était terrorisée, écrasée, sans opinion. Jusqu'au jour où je suis rentré particulièrement énervé et je suis allé trop fort. Je l'ai laissé inconsciente. Je croyais l'avoir tuée.
Amours qui tuent, film d'Iciar BOLLAIN, 2000
De plus en plus, tout le monde s'éloignait de moi: mes amis, mes enfants et ma conjointe. Tous semblaient avoir peur en ma présence. Quand j'ai commencé à travailler mon problème de violence, ils se sont mis peu à peu à se rapprocher de moi. Et même mes enfants ont recommencé à jouer avec moi quand je reviens du travail. Aujourd'hui, je me dis que j'ai bien fait de demander de l'aide. J'avais l'impression de contrôler tout par ma violence mais au contraire, j'étais en train de tout perdre ce qui me tenait à coeur.
Propos recueillis par SAHARA (Québec)
Ce qui est arrivé, c'est qu'il y a eu un acte de violence qui m'a emmené dans des procédures judiciaires et que ma copine a commencé à exposer les faits et pis je voyais très bien qu'elle n'exagérait pas au contraire plutôt qu'elle diminuait les faits (…)
Lorsqu'elle a fait le récit de ce qui s'était passé j'ai commencé à avoir peur de moi-même. Et puis là j'ai vu qu'il y avait un aspect, une ombre en moi-même avec laquelle je n'étais pas intéressé à poursuivre le chemin pour le reste de ma vie sans l'exposer. Cela m'a effrayé.
J'ai réalisé le monstre que je pouvais être. Ca m'a effrayé.
Lorsque je ressens ma colère, encore aujourd'hui, elle est toujours présente, qui est toujours là. C'est une réaction chimique, c'est comme le sang qui monte à la tête et commence à bouillir. Maintenant, j'ai appris à l'écouter, j'ai appris à la ressentir, à ne pas paniquer, à ne pas réagir immédiatement du tac au tac lorsque je la ressens. Avant je réagissais, je me laissais entraîner dans le courant et puis la tempête éclatait.
Après une chicane dans un bar, je suis allé chez elle, je suis entré par la fenêtre (…). J'ai complètement perdu le contrôle et j'ai commencé à la frapper de toute mes forces (…). J'ai vraiment déployé toute mon énergie à la détruire jusqu'à ce que les policiers arrivent. (…) Elle aurait pu en mourir, probablement. Mon idée c'était de la détruire, car je sentais que j'étais en train de la perdre. D'une certaine façon ça peut paraître bizarre mais c'est aussi que je l'aimais beaucoup et que j'avais peur de la perdre.
Des coups pour le dire, Documentaire RSR, Temps Présent, Octobre 1996